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Changer de « cadre » : ce que la cause animale apprend aux critiques de l’automobile

Pour percer le mur du son du débat public, il faudra imposer de nouveaux « cadres » dans le débat public – ce qu’ont réussi à faire les mouvements de la cause animale. Si on parlait « enfants » plutôt que « vitesse »?

Dans une société sous l’emprise de l’automobile, difficile de critiquer le tout-automobile. Difficile de réussir à changer les infrastructures pour qu’elles deviennent favorables à une autre mobilité, aux modes actifs et à la convivialité de l’espace public. Le système automobile déploie depuis plus de 100 ans un récit très puissant, désormais dominant. Plutôt que de chercher à le déconstruire, à le contredire, ne faudrait-il pas proposer une nouvelle manière de voir le monde, un nouveau « cadre »? En la matière, les militant·e·s de la cause animale* ont marqué des points cette dernière décennie. Côté mobilité, nous pourrions par exemple imposer le cadre de la sécurité et l’autonomie des enfants.

Quand le véganisme perce le mur médiatique

Que nous peut nous apprendre la cause animale, à nous autre, pro-vélos, vélorutionnaires et/ou partisans de la transition mobilitaire ?

Deux luttes comparables

Comme nous, la cause animale s’oppose à un ensemble cohérent, le carnisme (ou le spécisme) composé :

1 – d’un volet matériel (l’agriculture moderne et ses infrastructures) qui a secrété…

2 – un ensemble de représentations et institutions qui assurent la domination d’un modèle alimentaire carné (la santé, la tradition culinaire, la mise à distance de la souffrance animale, un droit favorable à cela, etc.).

Dans notre cas, il s’agit du système automobile, à savoir la combinaison :

1 – d’infrastructures et de réalités matérielles qui impose de facto l’usage de l’automobile, couplé à

2 – l’idéologie sociale de la voiture, le mythe du progrès technique, de la vitesse, de la puissance motorisée, etc.

Comme nous, ils appuient leur combat sur un « mode de vie », qui permet de construire une communauté, une identité militante, qui renforce la conscience critique du système qu’elle combat : l’alimentation vegan. Dans notre cas, ce sont des choix de modes de vie (carfree), un attachement identitaire à la pratique du vélo, des codes culturels communautaires alternatifs, etc.

​La cause animale engrange des succès

Polémique sur la viande dans les cantines, scandales sur les maltraitances animales dans les abattoirs… La France semble rejoindre progressivement les nations sensibles à la cause animale. On peut dessiner deux facteurs qui explique cette pente.

Le système carniste est lui-même en difficulté : à cause de la mondialisation, le récit agricole français dominant ne correspond plus à la réalité. Trop peu d’individus sont économiquement insérés et intéressés par l’agriculture intensive. Globalement, le monde agricole dominant est depuis une vingtaine d’années dans une posture défensive.

Mais aussi, le carnisme prend un sacré coup dans la bataille des idées. Pourquoi ? Le récit dominant, le « cadre » qui fait de la consommation de viande un acte normal, désirable, n’a plus le monopole. Il n’est pas mort, non, mais la sphère militante a réussi à imposer dans le débat public son propre cadre, à savoir la question de la souffrance animale.

En s’appuyant sur le système de valeur dominant, qui dévalorise la souffrance et la cruauté, l’imposition de ce cadre par les militant·e·s de la cause animale a permis des avancées politiques majeures.

Certes, la société française n’est pas devenue végane, mais la puissance du cadre imposé par les militants met le système carniste en réelle difficulté – à tel point que les individus bénéficiant de ce système (éleveurs, bouchers…) se retrouvent dans des positions très délicates.

Le « framing » comme outil militant

On ne voit la réalité qu’à travers un cadre (‘frame’) particulier (Crédits : pdam2 – CC BY 2.0)

Les bases de la communication

Quand un groupe social identifie un problème, il communique à ce propos en émettant des messages, cependant les messages doivent être 1 – reçus, et 2 – interprétés. Rien ne garantit qu’un message ait l’impact escompté par son émetteur.

1 – Sur la réception, la première barrière est celle des médias au sens le plus large du terme. Il y a une fragmentation médiatique, c’est-à-dire qu’il y a une quantité très importante de canaux et chacun de ces canaux filtre lui-même le contenu, ou le remodèle. En fonction des caractéristiques idéologiques, esthétiques, techniques, propres au canal, le message sera radicalement différent.

2 – Le message, transformé, sera donc interprété par le receveur final à travers ses biais personnels : ses propres convictions morales ou politiques, son mode de vie, ses intérêts.

Prenons par exemple, le message suivant : « si on ne réduit pas nos émissions globales de CO2 de −60 % au moins d’ici 2030, les chances de limiter le changement climatique seront très faibles ».

  • Il peut ne jamais atteindre un individu (très émetteur de C02) dont les seules source d’informations sont Cnews et son fil Facebook alimenté par des contacts dont il partage les convictions politiques.
  • Mais s’il l’atteint, par exemple à travers un chroniqueur de ‘L’heure des Pro’ animé par le climato-sceptique Pascal Praud, l’individu en question risque fort d’entendre un appel à envoyer une bombe nucléaire sur la Chine, pas à changer de mode de vie !

Ainsi, parce que la communication est un processus complexe, les groupes humains construisent des « cadres » à travers duquel il est plus facile d’interpréter une réalité complexe. Les « cadres » sont des associations d’idées, dont une partie doit être communément partagée par les individus récepteurs des messages. Les cadres existent donc, sans être évidents, et encore moins discutés.

Jouer avec les cadres

Si un acteur cherche à rendre problématique une réalité (l’usage immodéré de la voiture), à désigner les responsabilités de ce problème (un ensemble de conditions matérielles facilitant son usage) et à avancer des solutions (re-aménager l’espace), il doit analyser les cadres à travers desquels cela est possible. Il y a alors trois alternatives :

  • s’appuyer sur les cadres dominants (« pour votre santé, mangez végétarien »)
  • tenter de les déconstruire (« il n’est pas nécessaire de manger de la viande pour être en bonne santé »)
  • en proposer (ou imposer) de plus performants pour son problème (« l’industrie de la viande fait souffrir des animaux »).

La lutte des cadres (de vélo)

Qu’est-ce que cela peut nous apprendre dans le champ de la mobilité ?

Crédits: lewong2000 – CC BY-NC-ND 2.0

S’appuyer sur la crise de l’automobile

Tout comme le système agricole dominant, le système automobile est en crise. Il est traversé par contradictions internes trop fortes.

En France, le taux d’équipement des ménages approche de la saturation – on ne peut plus conquérir de nouveaux publics (à part les mineurs, ce que ne manque pas de tenter Citroën). Pour la première fois depuis les années 50, la part-modale de la voiture diminue à l’échelle nationale (même si c’est moins clair concernant les kilomètres parcourus).

Les « externalités » négatives directes deviennent trop sensibles : même si la pollution de l’air s’améliore, la conscience accrue de ses dommages sur les humains ont imposé le débat public. Idem concernant la mortalité routière : alors qu’elle a radicalement chuté par rapport aux années 70 (et ses plus de 15 000 morts), l’insécurité routière continue à constituer un grave problème.

En fait, le système automobile n’arrive plus à masquer les dégâts qu’il provoque : coupures urbaines, ségrégation spatiale, dépendance, manque d’activité physique.

Jouer avec le cadre dominant

Faut-il s’inspirer de la publicité automobile ? Dans une récente contribution à SF Streets blog, Tom Flood suggère de s’inspirer de l’industrie publicitaire automobile pour faire avancer notre vision du monde.

Certes, pour vendre une voiture, l’industrie automobile dispose de moyens considérables. Cela lui permet de cibler très précisément les segments susceptibles de consommer, et de toucher de manière tellement répétée ces cibles que l’effet est garanti.

Mais au-delà de cette force de frappe, la publicité automobile s’appuie sur des expériences connotées positivement, sur des valeurs partagées, des émotions dominantes. Elle associe son produit à cet ensemble :

  • une famille heureuse, du soleil, des sourires, un chien, les vacances = une voiture ;
  • un couple beau, de la tension sexuelle, le désir de puissance = une voiture.
  • Etc.

Tom Flood propose de transposer cette logique pour les autres modes. Il propose de puiser dans les imaginaires dominants pour marketer « nos » modes (marche, vélo, transports en commun). Il a fait l’exercice, et c’est effectivement séduisant.

Au doigt mouillé, il me semble que les cadres dominant sont les suivants :

  • l’efficacité, et ses corollaires (la flexibilité, la vitesse, la liberté de circuler, etc.) ;
  • la sécurité ;
  • la technologie, le progrès.

Nous pouvons essayer de nous imposer à l’intérieur de ces cadres : les modes actifs ou d’autres mobilités durables (le ferroviaire par exemple) ne sont pas dénués d’atouts face à l’automobile, à l’intérieur même d’un cadre que le système automobile à lui-même créé. Néanmoins, le système automobile est armé pour y répondre, et il est bien plus fort que nous.

Il nous est également possible de critiquer, tenter de déconstruire, ces cadres : sur quelle conception de la liberté s’appuie le système automobile ? Quelle est la foi irrationnelle qui permet d’espérer une décarbonation des moteurs ?

Changer de cadre

Mais il est, peut-être, plus opportun de créer et de tenter d’imposer d’autres cadres. Proposer dans l’espace des idées nos propres cadres, à travers desquels nos propositions sont plus fortes que celles du système automobile.

La santé

La santé est un souci très commun, en particulier en période de Covid. Les modes actifs ont un avantage massif pour leurs vertus prophylactiques. Les voitures pâtissent ici d’un lourd passif (pollution de l’air, imaginaire ‘Wall-e’). C’est hélas un cadre peu favorable aux transports collectifs.

La liberté et la sécurité des enfants

Selon l’INSEE, 27 % des ménages ont un enfant mineur à leur charge, si on élargit aux adultes se sentant responsables d’enfants (oncles et tantes investis, grand-parents, personnels éducatifs), ça fait du monde. Du monde pour constater que l’automobile est inaccessible aux mineurs et que le système automobile est extrêmement hostile aux enfants. Ce cadre me semble très intéressant à exploiter, même s’il risque d’être difficile à imposer.

La récente initiative « écoles en rebellion » est une initiative à suivre, mais on peut s’appuyer en la matière sur d’autres expériences.

En Grande-Bretagne, ce narratif est très exploité par « Mums for lungs » (sur la pollution de l’air) ou « Playing streets ».

Crédits : Tom Flood

Tom Flood, encore lui, utilise de manière décomplexée ses enfants pour montrer la violence du système automobile.

En France, Rue de l’Avenir anime depuis plusieurs années une dynamique des « rue aux enfants », tandis que progressivement, les municipalités installent des « rues scolaires » fermées aux véhicules motorisées aux horaires d’entrée et sorties d’écoles.

Et vous qu’en dites-vous ?

* je parle de « cause animale », englobant de manière un peu abusive les militant·e·s végan·e·s, anti-spécistes et welfariste. Désolé pour ces raccourcis, mais j’ai fait simple.

Crédits photo de couverture : Alisdair Hickson CC-BY-SA

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